LA SPIRITUALITE DE L’AVENT 

A PARTIR DES ORAISONS DE LA MESSE DOMINICALE

QUATRIEME DIMANCHE

Nous te prions, Seigneur, de répandre ta grâce en nos cœurs ; par le message de l’Ange, tu nous as fait connaître l’incarnation de ton Fils bien-aimé ; conduis-nous par sa Passion et par sa croix jusqu’à la gloire de la résurrection. Par Jésus…

La prière d’ouverture (collecte) du 4e dimanche, la seule à ne pas être tirée d’un formulaire d’Avent, s’intègre bien dans le contexte de préparation immédiate à la fête de Noël, où sont lus les évangiles qui orientent vers le mystère de l’Incarnation et de la Nativité. Un progrès très net sur l’ancien formulaire qui donnait l’actuelle oraison du jeudi de la première semaine, peu en consonnance avec les thèmes de la messe.

Suivant les années, le quatrième dimanche de l’Avent peut tomber dans une période pouvant osciller entre le 18 et le 24 décembre ; il se situe par conséquent à l’intérieur de la semaine préparatoire à Noël.

Cette oraison tranche nettement par le style (c’est un chef d’œuvre du point de vue de la construction latine) et le contenu avec celles des trois autres dimanches. Le lien avec l’Avent se fait grâce à l’allusion à la scène de l’Annonciation lue le 4e dimanche de l’avent de l’année B et le 20 décembre. On a là un véritable condensé théologique du plan divin de l’incarnation rédemptrice.

Le schéma de composition est simple : on sollicite de Dieu le moyen indispensable, la grâce, qui permettra d’obtenir l’objet de la requête principale, la gloire de la résurrection.

Ce moyen ‘gratiam’, bien mis en valeur en début de phrase, est le mot-clé du récit évangélique de l’annonciation où nous est révélé que la Vierge a été ‘gracifiée’[1], et ceci de manière unique, plus que toute autre créature. L’oraison, qui ne la mentionne pas mais qui la présuppose, réclame du Seigneur qu’il infuse[2] en nous cette grâce que Marie a reçue avec foi et humilité ; en cela, elle se présente encore pour nous comme un modèle à suivre, celui d’un cœur humble et accueillant.

Grégoire le Grand parle beaucoup de cette infusion de la grâce divine dans l’esprit de l’homme et assure que Dieu « déverse le flot de sa grâce céleste dans les esprits disposés à l’humilité[3] ». Ailleurs, il compare cette grâce à une pluie bienfaisante qui rend féconde la terre desséchée de l’âme : « En effet, le Dieu tout puissant donne la pluie à la terre, lorsqu’il répand la grâce céleste de la prédication dans les cœurs desséchés des gentils, et il arrose toutes choses de ses eaux parce qu’il corrige la stérilité de l’homme perdu par l’infusion de l’Esprit pour qu’il devienne fécond[4] ».

Lors de l’ouverture des conciles du bas et haut Moyen-Âge, il était habituel de réciter une oraison dont le début n’est pas sans rappeler celle de ce dimanche : « Nous t’en prions, Seigneur, daigne répandre ta grâce dans nos âmes, puisque nous sommes ainsi réunis, gardons en toutes choses une justice qu’équilibre la bonté, pour que notre volonté ne s’écarte en rien de la tienne, et qu’en nous occupant sans cesse des réalités spirituelles, nous accomplissions ce qui te plaît, dans nos paroles et dans nos actes[5]».

Cette grâce demeure indispensable dans le dessein divin du salut. La construction latine le fait clairement apparaître : le dernier mot, ‘perducamur[6]’, forme une inclusion d’idée avec le premier, ‘gratiam’. Cela signifie que l’homme ne chemine pas avec ses seules forces mais sous l’effet de la grâce qui nous accompagne durant toute notre vie chrétienne.

Deuxième trait repris à la péricope évangélique de l’Annonciation : l’annonce de l’Incarnation du Fils de Dieu. Nous avons « connu, par la parole de l’Ange, l’Incarnation du Christ, ton Fils ». La Rédemption est donc dans le prolongement de l’Incarnation. L’expression ‘angelo nuntiante’ est une expression typiquement augustinienne[7] et se retrouve dans la collecte du 20 décembre.

Si la Vierge seule a bénéficié de la visite de l’ange Gabriel et de son message, c’est par elle, grâce à Luc, que nous avons connaissance de l’événement et de son impact dans la vie des hommes. Dom Guéranger parlait du « mystère du Verbe incarné avec toutes ses immenses conséquences ».

Au bout du compte, l’incarnation mène à la gloire de la résurrection, mais moyennant un passage obligé : la Passion et la Croix. Si le Christ fut le premier à parcourir le chemin de la Passion pour parvenir à la résurrection, tous les fidèles sont appelés à suivre ce même chemin. 

Le mérite de cette collecte réside dans le fait qu’elle nous engage à élargir les perspectives de l’attente du Fils de Dieu. Il ne suffit pas de s’arrêter au seul fait de l’Incarnation, il ne suffit pas de bien se préparer à célébrer Noël, il faut le vivre avec, en filigrane, l’ensemble du plan divin de la Rédemption et y entrer « par sa Passion et par sa Croix ». La grâce seule nous permettra d’entrer dans ce processus, car accepter ce chemin ne va pas de soi. En cela, cette oraison, à y regarder de plus près, a quelque chose de pathétique et même temps que grandiose, puisque tout débouchera, pour celui qui persévèrera, dans la gloire de la Résurrection.


[1] Honorée de bénédiction en grec, rendue gracieuse.

[2] Dans l’oraison du 20e dimanche ordinaire, Dieu infuse dans notre âme son amour. Il y infuse sa lumière dans l’oraison de bénédiction des cierges lors de la Présentation du Seigneur et le mercredi du temps de Noël après l’Epiphanie mais aussi son Esprit pour la prière après la communion du jour de la Pentecôte. Enfin, il y infuse le propos de virginité pour la collecte de la consécration des vierges.

[3] Commentaire sur le premier Livre des Rois, t. 3, SC 432, Cerf, 1998, p. 188.

[4] Moralia in Iob VI, 16, 5, CCSL 143, p. 298.

[5] Leges. Ordines de celebrando concilio.

[6] Conduire jusqu’au bout.

[7] Sermon 201, PL 38, 1031, 23 ; 293, PL 38, 1327, 36-43.